venerdì 8 aprile 2011

Mario Draghi, le marathonien de la finance



LE TEMPS


PORTRAIT Vendredi8 avril 2011

Mario Draghi, le marathonien de la finance

PAR MATHILDE FARINE




L’Italien fait figure de favori pour succéder à Trichet à la tête de la Banque centrale européenne. Portrait d’un banquier hyperactif défendu par le Suisse Jean-Pierre Roth
«Etre Italien, un défaut?» Jean-Pierre Roth, l’ancien président de la Banque nationale suisse, s’offusque que l’on puisse se servir de la nationalité de Mario Draghi comme d’un argument contre sa possible nomination à la tête de la Banque centrale européenne (BCE).
Car c’est un des rares arguments que ses détracteurs ont trouvé. Et ils s’en servent sans craindre de ressortir les clichés les plus usés. «A aucun prix cet Italien!» s’exclamait le Bild en février, alors qu’Axel Weber annonçait sa démission de la Bundesbank et, de fait, son retrait de la course à la succession deJean-Claude Trichet. «Chez les Italiens, l’inflation est à la vie ce que la sauce tomate est aux pâtes», rajoutait encore le quotidien populaire allemand. Même le plus sérieux Spiegel titrait dans son édition en ligne «Le superbanquier venu de Berlusconia».
L’Allemagne, en tête, grimace à l’idée de confier l’héritage de sa devise à un homme qui traîne la mauvaise réputation de son pays en matière de gestion budgétaire et d’inflation. Et, pour ne rien arranger, la vice-présidence de la BCE est assurée par Vitor Constancio, du Portugal, un autre pays en proie à des difficultés budgétaires.
Croire qu’ouvrir la présidence de la BCE à un économiste venu de Rome équivaudrait à laisser s’installer l’inflation serait mal connaître le personnage. Il est souvent présenté comme un «faucon», même modéré, un terme qui, dans le langage des banquiers centraux, est utilisé pour désigner quelqu’un qui ne plaisante pas avec l’inflation. Il est d’ailleurs très probable que Mario Draghi aurait affiché la même résolution à relever les taux d’intérêt que Jean-Claude Trichet ce jeudi.
Même Silvio Berlusconi – qui soutient son éventuelle candidature à la BCE – peut en témoigner pour avoir vu son gouvernement être remis à l’ordre par Mario Draghi. En Italie, certains pensent que c’est justement ces pressions continues sur le gouvernement qui font que le pays survive à la crise. Une rigueur qui, pour poursuivre sur les stéréotypes, a conduit plusieurs personnes à parler du Romain de 63 ans comme d’un «homme du Sud avec un tempérament du Nord».
«Il a une très grande intelligence, il est extrêmement modeste, réservé et ne s’amuse pas à se mettre en scène», considère Jean-Pierre Roth. L’ancien président de la BNS rencontre Mario Draghi pour la première fois dans les années 1970, alors que tous deux étudient au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Les deux thésards se croisent alors que le Valaisan travaille sur des questions monétaires et le Romain fait partie des étudiants que mène Franco Modigliani. Ce dernier, un Italo-Américain, Prix Nobel une décennie plus tard, compte également dans sa volée d’étudiants des futurs grands noms de l’économie, comme Paul Krugman, nobélisé en 2008, et Olivier Blanchard, actuel chef économiste du Fonds monétaire international (FMI). Stanley Fischer, gouverneur de la Banque d’Israël,figure également parmi les conseillers de Mario Draghi pour son travail de doctorat.
Une fois son titre de docteur obtenu, Mario Draghi retourne en Italie, où il enseigne à l’Université de Florence. Puis il retraverse l’Atlantique pour entrer à la Banque mondiale. Le va-et-vient continue et, en 1991, il devient directeur général du Département italien du trésor. S’ouvre une période d’activité frénétique, qui lui aurait valu son surnom – c’était facile – de «Super Mario».
Pendant dix ans, l’économiste voit passer les ministres, mais lui reste pour participer à l’une des plus grandes vagues de privatisation jamais engagées en Europe. 10% du PIB italien avaient alors été privatisés, affirme-t-il. Il travaille également à l’établissement de la loi qui réglemente les marchés financiers du pays et à innover pour réduire drastiquement les coûts de financement du gouvernement.
Une expérience qui donne également un goût de déjà-vu à la crise de l’euro. L’Italien a aidé à mettre en place un plan d’austérité pour maîtriser un déficit inquiétant et une inflation galopante au début des années 1990, passage obligé pour s’intégrer dans la zone euro. Une expérience qui le persuade qu’avec «la bonne approche, concentrée sur une action audacieuse des gouvernements nationaux, la crise de l’euro est surmontable, malgré une intensité éblouissante», dit-il dans un entretien fin décembre avec le Financial Times. «Une situation alors bien pire que ce que l’on s’imagine dans les pays actuellement en difficulté», poursuit-il. Il rappelle que l’Italie s’était trouvée forcée d’émettre de la nouvelle dette ou de refinancer une dette jusqu’à l’équivalent de 60 milliards de dollars en un mois.
A cette période, «il jouait un rôle important en conduisant les travaux au niveau des sherpas dans les enceintes monétaires internationales», raconte Jean-Pierre Roth. Des réunions où le Suisse et l’Italien croisent également Jean-Claude Trichet, avant que celui-ci rejoigne la Banque de France. A l’arrière-plan figurera à la fin des années 1990 un assistant zélé et encore inconnu du grand public: Tim Geithner, aujourd’hui secrétaire d’Etat au Trésor américain. Pour Jean-Pierre Roth, c’est dans ces fonctions internationales que s’est révélé le talent de l’Italien à «amener ses interlocuteurs à dégager un consensus». Ce qui pourrait lui servir, alors que les dissensions au sein du conseil des gouverneurs de la BCE seraient grandissantes.
Puis apparaît dans son parcours ce que certains considèrent comme le point noir, un faux pas. A l’arrivée au pouvoir de Berlusconi, Mario Draghi prend une année sabbatique, puis se replonge dans le monde anglo-saxon. Il pénètre alors dans les arcanes de l’univers de la banque d’investissement. Et pas n’importe laquelle: il entre en 2002 à la direction de Goldman Sachs, considéré comme l’établissement bancaire le plus sulfureux, critiqué pour son attitude dans la crise des «subprime» et dans les montages financiers scabreux réalisés pour le gouvernement grec. Ce que certains considèrent comme un impair est cependant vu par d’autres comme une qualité: il ferait partie des rares responsables politiques à avoir une expérience directe dans une salle de marché. Difficile cependant de se faire une idée concrète de ses activités au sein de l’établissement new-yorkais.
Quatre ans plus tard, Rome le rappelle. La Banque d’Italie est en pleine déconvenue; son président, Antonio Fazzi, est empêtré dans un scandale et accusé de conflit d’intérêts. «Mario Draghi avait toutes les qualifications pour devenir banquier central: une expérience bancaire, un parcours qui mélange économie et finance, et un passage au Trésor italien», rappelle son ex-homologue suisse. Surtout, il avait la crédibilité nécessaire pour remettre l’institution sur la bonne voie.
De là, il prend également la tête dès 2006 de ce qui deviendra le Conseil de stabilité financière (FSB)en 2009. Un organisme mandaté par le G20 pour mettre de l’ordre dans la finance internationale qu’il conduit pendant toute la crise. «Beaucoup de progrès ont été faits sous la présidence de Mario Draghi», assurait de son côté Philipp Hildebrand, actuel président de la BNS, qui s’exprimait fin mars à Genève sur la réglementation bancaire.
Toujours discret, Mario Draghi devient tout à coup omniprésent. Il s’installe même au centre du monde. Lorsque le G20 se réunit, il fait partie des rares personnalités, avec les directeurs du FMI, de l’OCDE,du BIT et de l’OMC, à figurer aux côtés des chefs d’Etat. Ce qui n’est pas le cas de Jean-Claude Trichet ni celui de Ben Bernanke.
L’agenda du banquier central devient alors «infernal», concède Jean-Pierre Roth. Il doit concilier les obligations d’un gouverneur de la Banque d’Italie, celles d’un officiel de la BCE, en plus de son rôle au FSB. Un emploi du temps schizophrène qui lui aurait valu un autre surnom, celui de «Signor Altrove»(Monsieur Ailleurs). «Cela ne l’empêche pas de se concentrer pleinement sur ses tâches», défend son ancien homologue. Une multiplication des casquettes qui serait le signe d’une ambition démesurée? «Si, quand on est intelligent et compétent, on peut rendre service, c’est ce qui importe», tranche Jean-Pierre Roth.
Mario Draghi a le soutien des milieux d’affaires. The Economist et le Financial Times l’ont adoubé. Reste à convaincre les membres de la zone euro. Le résultat du marchandage entre Paris et Berlin a été balayé par le retrait inattendu d’Axel Weber. Pour le mieux, selon l’ancien patron de la BNS, car «Axel Weber n’a pas l’entregent, la capacité d’amener à un consensus, il est relativement carré et a toujours dépensé beaucoup d’énergie à convaincre le monde qu’il est Allemand!» Contrairement à Mario Draghi, qui «a la même sobriété et intelligence que Trichet, des qualités indispensables pour remplir cette fonction». A l’opposé des gesticulations et des frasques du premier ministre, Mario Draghi apparaît comme plutôt conformiste et très sérieux lors de la plupart de ses apparitions publiques. Sur sa vie privée, on saura seulement qu’il est marié, deux enfants. Rien de plus ne dépasse. Il laisse à peine échapper son goût pour la randonnée. Sans avoir pour l’heure annoncé sa volonté de prendre le relais du Français, il a fait des gestes en direction de l’Allemagne, la citant comme «modèle».
D’autres noms ont été cités pour remplacer l’actuel président, qui doit quitter ses fonctions en octobre. La nomination d’Yves Mersch, gouverneur de la Banque centrale du Luxembourg, est cependant «presque impossible» selon le ministre luxembourgeois des Finances, Luc Frieden. L’Allemand Klaus Regling, président du Fonds européen de stabilité financière, est de son côté desservi par son inexpérience en tant que banquier central. La Finlande a par ailleurs annoncé que le gouverneur de sa banque centrale, Erkki Liikanen, ne prendrait pas part à la course. S’il faut se fier à l’expérience passée, les cafouillages qui ont entouré la nomination du premier président de la BCE, Wim Duisenberg, supposé laisser sa place en cours de mandat à Jean-Claude Trichet, peuvent cependant laisser penser que des revirements peuvent encore se produire.



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